Carl Benedikt Frey (Oxford) : « La France n’innove plus, et n’a plus que le luxe »

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Pourquoi certains pays sont-ils pauvres, tandis que d’autres connaissent les joies de la prospérité ? Depuis Adam Smith et sa Richesse des nations, on ne compte plus les ouvrages qui se sont attaqués à cette question. Dans un essai aussi savant que passionnant (How Progress Ends : Technology, Innovation, and the Fate of Nations, Princeton University Press) l’économiste Carl Benedikt Frey apporte une nouvelle pierre à l’édifice. Professeur associé au Oxford Internet Institute et chercheur à l’université d’Oxford, il est l’un des spécialistes les plus cités en matière d’innovation et d’IA.

Pour L’Express, Carl Benedikt Frey explique pourquoi une économie planifiée comme celle de l’Union soviétique peut rattraper un retard technologique dans un secteur donné, mais n’inventera jamais des technologies aussi nouvelles qu’Internet ou le vaccin à ARN messager. A l’heure où beaucoup en France sont nostalgiques des Trente glorieuses et de son commissariat au Plan, il rappelle que les pays européens avaient alors essentiellement adopté des technologies américaines, avant de rater le virage de l’informatique. Aujourd’hui, le chercheur se montre pessimiste sur les capacités de l’Europe à simplement rattraper son retard en matière d’IA. Mais dans la course à la domination mondiale, il pointe aussi du doigt les faiblesses du modèle chinois, de plus en plus autoritaire et centralisé, et souligne les menaces actuelles pour le dynamisme économique de l’Amérique du fait de l’administration Trump comme de la grande concentration de ses entreprises.

L’Express : Dans votre livre, vous écrivez que l’opposition entre planification et développement dirigé par l’État, d’une part, et libéralisme et modèles décentralisés d’autre part, est cruciale pour comprendre le progrès. Pourquoi ?

Carl Benedikt Frey : Je voulais comprendre ce qui détermine le progrès. Pourquoi est-ce que certains pays deviennent riches, alors que d’autres restent pauvres ? De nombreux économistes et historiens de l’économie se sont penchés sur cette question. En général, ils proposent des explications que l’on peut ranger dans trois grandes catégories : géographique, culturelle, et institutionnelle.

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Mais ces trois facteurs sont considérés comme fixes. On a eu tendance à penser qu’une fois qu’un pays atteignait la démocratie libérale et la garantie des droits de propriété, alors il possédait la recette du progrès. Le plus dur serait alors derrière lui, et il ne lui resterait plus qu’à en récolter les fruits.

Si on prend l’exemple de l’Union soviétique, celle-ci a connu une croissance très rapide dans les années 1950, avant de stagner puis de s’effondrer. Pourtant, ni la géographie, ni la culture, ni les institutions n’avaient fondamentalement changé entre 1950 et 1990. Ce qui était déterminant, c’est que l’URSS n’a jamais disposé de droits de propriété sécurisés, malgré les tentatives de décentralisation de Gorbatchev avec la perestroïka et la glasnost.

Ce que je tente de montrer dans le livre, c’est que différents types d’institutions peuvent favoriser différents types de progrès technologique, selon le niveau de développement d’un pays par rapport à ce qu’on appelle la « frontière technologique » (NDLR : niveau le plus avancé de la recherche technologique à un moment donné). L’Union soviétique a pu croître rapidement parce qu’elle s’est approprié des technologies développées, en majorité, en Occident. Elle a par exemple envoyé des délégations dans les usines de Ford, et a utilisé les connaissances techniques ainsi acquises, avec l’aide d’Américains séduits par le communisme, et qui sont partis en URSS pour contribuer à la mise en place d’une industrie automobile locale. Grâce à son système de planification centralisée, sa capacité à mobiliser des ressources grâce à un État fort capable de prioriser certains secteurs, l’URSS a pu rattraper son retard et produire à grande échelle.

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Mais lorsque le moment arrive où il faut innover pour continuer à croître, alors ce modèle atteint ses limites. C’est exactement ce qui s’est passé au moment de la révolution de l’informatique, à laquelle l’URSS n’a pratiquement pas contribué malgré son niveau scientifique. Pour développer des technologies radicalement nouvelles, il faut un certain degré de décentralisation. Imaginez qu’un ingénieur soviétique ait eu une idée innovante à ce moment-là. Il pouvait demander un financement à l’Armée rouge, mais si ce financement lui était refusé, il n’avait presque plus d’option, et son idée mourait avec lui.

Contrairement aux Etats-Unis…

Le fonds Bessemer Venture a refusé d’investir dans Google en 1999. Rétrospectivement, on peut s’en moquer. Mais à l’époque, Google n’avait rien d’un pari sûr, car Yahoo et AltaVista dominaient le marché de la recherche en ligne. Or, pour savoir si une innovation va prendre ou non, il n’y a pas d’autre choix que de prendre le risque d’investir. Et c’est là tout l’avantage d’un système décentralisé : la multiplicité des acteurs capables d’investir et de faire des paris différents permet d’explorer plusieurs trajectoires technologiques en parallèle. Raison pour laquelle, malgré le refus de Bessemer d’investir, Google a eu le succès qu’on lui connaît.

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La décentralisation est donc primordiale pour l’innovation technologique. En revanche, s’il s’agit de rattraper un retard technologique, alors la centralisation peut suffire.

Une économie planifiée aurait donc été incapable de faire émerger les vaccins contre le Covid ?

Absolument. C’est dans les années 1980 que la biochimiste hongroise, Katalin Karikó, s’est passionnée pour la technologie de l’ARN messager. Elle a grandi dans la Hongrie socialiste, où elle peinait à obtenir des financements. Puis, elle a émigré aux États-Unis, où elle a aussi rencontré des difficultés, tant à l’époque, rien ne laissait penser que cette technologie était prometteuse. Elle-même, d’ailleurs, avait du mal, face aux examinateurs de brevets, à en expliquer les applications concrètes.

Il a fallu des années d’exploration, et une collaboration fructueuse avec le médecin et chercheur américain Drew Weissman, pour que cette technologie devienne opérationnelle. Et lorsque est survenue la pandémie de Covid-19, l’ARN messager était prêt, ce qui a permis de développer un vaccin en l’espace de quelques jours. Il suffisait de mobiliser toutes les ressources disponibles dans la production et la diffusion.

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Faute de ressources suffisantes, BioNTech s’est appuyé sur un partenariat avec une grande compagnie pharmaceutique, Pfizer. De son côté, Moderna a bénéficié du soutien de l’administration Trump à travers le programme Operation Warp Speed. Une fois que l’on a un objectif clairement défini, et que l’on possède les technologies pour y répondre, alors il devient plus facile de mobiliser des moyens importants, y compris de manière centralisée.

C’est cette même logique qui a permis la réussite d’autres grands projets dirigés par l’État : le projet Manhattan, qui a permis aux États-Unis de développer la bombe nucléaire avant l’Allemagne nazi ; le développement de la technologie du radar par le centre de recherche Rad Lab au MIT ; le programme Apollo qui a envoyé un homme sur la Lune… Mais tous ces projets s’appuyaient sur des découvertes antérieures, issues d’années de recherche exploratoire. Par exemple, les fondements de la technologie nucléaire existaient avant le projet Manhattan, qui les a rassemblés de manière cohérente.

Il a fallu attendre l’ouverture à la concurrence étrangère au XIXe siècle pour que la Chine commence à se moderniser.

À l’inverse, il y a des technologies qui ne peuvent pas être planifiées de la même manière. Le réseau Arpanet, ancêtre d’Internet, n’était absolument pas le fruit d’un plan concerté. C’est une innovation profondément décentralisée.

Le cas de la Chine est très intéressant, parce que parmi toutes les civilisations préindustrielles, aucune ne semblait aussi avancée sur le plan technologique. Et pourtant, après l’arrivée au pouvoir de la dynastie Ming, le pays a stagné pendant plusieurs siècles. Pourquoi ?

La Chine est un cas fascinant. Bien avant l’Europe, elle a développé des technologies permettant à l’État de surveiller ce que produisaient les populations pour mieux les taxer. Elle a été pionnière dans la cartographie des sols pour estimer les rendements agricoles, ou encore dans l’imprimerie, pour diffuser l’information et administrer son empire immense. Elle a par exemple mis en place des registres de population pour suivre les revenus et les mouvements de ses habitants. Tout cela a permis une centralisation poussée et la construction d’un État fort, qui permettait d’atteindre une échelle bien plus large que ce que pouvait le faire le système féodal européen, et cela a favorisé la croissance. Durant les dynasties Tang et Song, la Chine était clairement le leader technologique mondial.

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A l’inverse, en Europe, l’Empire romain fonctionnait sur un modèle bien plus décentralisé. Lorsqu’il conquérait un territoire, il y intégrait les armées locales et laissait une large autonomie aux chefs locaux. Les Romains n’ont jamais construit une bureaucratie comparable à celle de la Chine, faute d’outils de surveillance équivalents. L’Empire romain était donc toujours dans un équilibre instable, soit il se centralisait, soit le pouvoir se fragmentait au profit des élites locales, ce qui a finalement causé sa chute.

Cet effondrement a eu un effet déterminant. Des historiens comme Walter Scheidel ou Joel Mokyr ont montré que la fragmentation post-romaine de l’Europe a permis aux intellectuels européens de circuler d’un pays à l‘autre. Quand Louis XIV révoque l’édit de Nantes et interdit le protestantisme, les huguenots ont fui vers l’Allemagne, la Suisse, les Provinces Unies ou l’Angleterre, en y apportant des savoir-faire technologiques précieux. Aucun pouvoir européen n’avait les capacités de réprimer les inventeurs et les penseurs comme l’État chinois le faisait, par exemple à travers la censure littéraire impériale.

Cette liberté relative a permis à l’Europe d’explorer plus largement, de créer de nouvelles technologies. La compétition entre les États a aussi contribué à affaiblir les corporations artisanales. C’est un point absolument essentiel, car ces guildes fixaient des règles de production, défendaient farouchement leurs revenus et leurs savoir-faire, et ont souvent résisté aux innovations menaçant leur position, y compris celles à l’origine de la révolution industrielle.

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En Grande-Bretagne, berceau de la révolution industrielle, le Parlement a investi dans des infrastructures, ce qui a accru les échanges entre les villes et affaibli le pouvoir local des corporations. Le Parlement britannique a compris que la mécanisation était indispensable pour rester compétitif. C’est ce qui a déclenché la première révolution industrielle en Europe.

Tandis qu’en Chine, les guildes sont restées très puissantes. Les distances entre les villes étant plus grandes, la concurrence interne y était moins forte, et en l’absence de concurrence géopolitique externe, l’État chinois s’est progressivement affaibli. Il a fallu attendre l’ouverture à la concurrence étrangère au XIXe siècle pour que le pays commence à se moderniser.

La France a tenté d’imiter le modèle libéral, mais sans grand succès…

La France a été très influencée par les idées d’Adam Smith et des intellectuels britanniques, plus que ce qu’on le pense. D’ailleurs, beaucoup de Français ont adhéré au principe du laisser-faire. Mais dans les faits, lorsque le pays a dû développer son industrie, c’est l’Etat qui a piloté le progrès technologique, dans une logique beaucoup plus dirigiste que celle du Royaume-Uni.

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Le processus de construction de l’État bureaucratique français s’est amorcé dès la Révolution, puis s’est accéléré sous Napoléon. Malgré de nombreux allers-retours, la marche vers le républicanisme français a fini par donner naissance à un appareil d’État plus méritocratique, notamment à travers la fonction publique. Mais cet État n’a pas particulièrement brillé dans sa capacité à innover. En revanche, la France a plutôt bien réussi à déployer un réseau ferroviaire important, et le Code civil a permis de limiter le pouvoir des corporations artisanales, qui partout en Europe freinaient l’industrialisation. L’État a donc joué un rôle dans l’affaiblissement des intérêts locaux et la construction des infrastructures nécessaires à l’essor industriel.

Il y a dans notre pays une nostalgie pour les Trente Glorieuses, un âge d’or de la planification. Beaucoup appellent aujourd’hui à y revenir. Mais selon vous, cette période de forte croissance s’explique avant tout par l’adoption des techniques américaines de production de masse…

Cela ne fait aucun doute que les Trente Glorieuses étaient essentiellement une période de rattrapage. Il y a évidemment eu de l’innovation en Europe, mais la dynamique principale de la croissance européenne dans la période d’après-guerre reposait sur le rattrapage. Mais surtout, cette croissance ne concernait pas seulement la France, mais l’ensemble de l’Europe, y compris des pays situés derrière le rideau de fer.

Non seulement l’Europe n’arrive pas à développer sa dynamique propre dans les technologies numériques, mais en plus elle ne rattrape pas son retard.

Pour bien le comprendre, il faut d’abord resituer le contexte. L’économie mondiale sortait de plusieurs décennies de chaos, avec deux guerres mondiales, la Grande dépression entre les deux, et un effondrement du commerce international. Aux États-Unis, l’accélération de la productivité date des années 1920-1930, à une époque où la production de masse américaine n’avait pas encore été transférée en Europe.

C’est chose faite dans l’après-guerre, notamment via le plan Marshall et les plans de productivité. Cette dynamique s’essouffle un peu partout dans le monde dès les années 1970, avec un ralentissement de la croissance de la productivité. Ce système d’un capitalisme planifié a très bien fonctionné dans la phase de rattrapage d’après-guerre, lorsqu’il s’agissait de rattraper les États-Unis, mais ce modèle s’est heurté à ses limites quand il s’agissait non pas de rattraper, mais d’innover.

C’est pour cette raison que la France et l’Europe ont raté la révolution de l’informatique ?

Bien sûr, cela explique pourquoi la révolution de l’informatique a été essentiellement une affaire américaine. Si vous regardez les grandes entreprises européennes qui sont aujourd’hui valorisées en Bourse, en Allemagne par exemple, la plupart sont des artéfacts de la seconde révolution industrielle. En France, on trouve aussi quelques survivances industrielles, mais les grands noms appartiennent surtout au secteur du luxe. Aux États-Unis, en revanche, ce sont des entreprises issues du secteur technologique qui dominent, car le capitalisme américain s’est révélé beaucoup plus dynamique que le capitalisme européen pour innover.

Ce qui est préoccupant, c’est que non seulement l’Europe n’arrive pas à développer sa dynamique propre dans les technologies numériques, mais en plus elle ne rattrape pas son retard. L’un des facteurs majeurs, c’est qu’il n’existe pas de véritable marché européen des services. Le FMI estime que les obstacles aux échanges de service au sein même de l’Union européenne équivalent à un tarif douanier de 110 %. Autrement dit, l’UE s’impose une barrière douanière à la Trump à l’intérieur même du marché unique!

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L’Europe est pourtant performante dans l’automobile, la chimie, la pharmacie, et dans plusieurs industries traditionnelles. Mais elle est à la traîne dans les services numériques, tandis que les États-Unis et la Chine bénéficient de marchés nationaux homogènes et intégrés dans lesquels les entreprises peuvent croître rapidement. Si l’on veut que l’Europe comble son retard numérique, c’est par là qu’il faudrait commencer.

L’Europe a déjà réussi certaines politiques industrielles, comme avec Airbus, fruit d’une collaboration entre pays qui a permis de créer un concurrent crédible à Boeing. Ce précédent pousse certains à suggérer de répliquer ce modèle dans le domaine de l’intelligence artificielle. Mais il ne faut pas oublier que d’autres initiatives, dans les années 1960 et 1970, ont échoué. Par exemple, les tentatives pour développer des filières nationales de semi-conducteurs en France se sont soldées par des échecs retentissants.

On revient à ce que je vous disais plus tôt. Quand Airbus a été lancé, la technologie des avions de ligne était relativement mature, et les moteurs à réaction, qui représentaient la dernière grande innovation, existaient déjà. Il y avait donc un objectif clair. Tandis que dans les semi-conducteurs, l’innovation allait très vite, et l’objectif changeait en fonction de ces innovations. C’est exactement ce qui se passe avec l’intelligence artificielle aujourd’hui. En Europe, on veut absolument rattraper les géants des grands modèles de langage (LLM), mais peut-être que l’avenir de l’IA ne passera pas du tout par ces modèles-là, peut-être s’agira-t-il de petits modèles, ou d’une approche complètement différente. Il est très difficile de bâtir une stratégie centralisée de rattrapage quand l’objectif à atteindre n’est pas clair.

Copier le modèle chinois serait une très mauvaise idée.

L’Europe devrait plutôt se poser la question : pourquoi n’arrive-t-elle pas à produire ces technologies et ces entreprises en premier lieu ? Et la réponse est que les rendements d’échelle y sont plus faibles, du fait d’un marché fragmenté. Par ailleurs, les barrières à l’entrée sont trop élevées, notamment à cause de réglementations comme le RGPD, qui génèrent des coûts de conformité importants, surtout pour des petites structures. Malheureusement, je crains que l’IA Act suive la même direction…

Beaucoup craignent que la Chine finisse par surpasser les États-Unis, légitimant par la même occasion le modèle autoritaire chinois. Est-ce que le pays le plus riche du monde pourrait-il vivre sous le joug d’un parti communiste?

Si la performance en IA ne dépendait que de la puissance de calcul, de la quantité de données disponibles, et d’un effort d’ingénierie massif, des domaines dans lesquels elle excelle, la Chine aurait probablement les meilleures chances de dominer le monde. Sauf que nous avons des raisons de penser que ça ne suffit pas. Ce qu’il faut aussi, c’est de l’innovation de rupture, car même après avoir multiplié la taille des modèles de langage par 10 000, leurs performances ne progressent pas vraiment face à des problèmes nouveaux,

Bien sûr, je ne prétends pas que la Chine ne sait pas innover, ce serait absurde. Le pays dispose d’un vivier considérable de talents et d’excellentes entreprises technologiques. La Chine d’aujourd’hui n’est pas l’Union soviétique. Mais on observe un retour vers un renforcement du contrôle étatique, bien plus fort que ce qu’on voyait il y a vingt ou trente ans. Contrairement à l’URSS, où chaque secteur était géré de manière centralisée, en Chine, l’activité économique est gérée au niveau des provinces ou au niveau local. Un gouverneur, en Chine, est promu en fonction des performances économiques de son territoire. Cela a créé un système d’incitations proches de celles d’un marché, avec une concurrence entre les provinces selon les objectifs donnés par le Parti. Quand l’objectif principal était le rattrapage de croissance, alors ce système s’est révélé efficace. Mais c’est une autre histoire pour l’innovation, car il est difficile de mesurer la qualité de l’innovation, et donc de responsabiliser et d’inciter les différents acteurs en ce sens. Par exemple, si la métrique utilisée est le nombre de brevets déposés, alors on incite à produire des brevets de faible valeur simplement pour répondre aux objectifs fixés.

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Aujourd’hui, en Chine, les priorités de type « la prospérité commune » ou la sécurité nationale prennent le pas sur la croissance, et les entreprises privées les plus innovantes sont de plus en plus contraintes à se conformer à des objectifs non marchands. Cela crée un système où l’innovation devient subordonnée à la loyauté politique. Il ne suffit plus d’avoir une bonne idée, il faut être capable de se construire un capital politique, avoir ses entrées au Parti… Cela détourne des ressources qui pourraient être consacrées à l’innovation.

Donc oui, la Chine est capable d’innover, mais son système n’est certainement pas supérieur pour la stimuler. Il existe certes des secteurs très dynamiques où les entreprises privées se concurrencent, un peu comme en Occident. Mais il n’y a pas d’État de droit indépendant, car le Parti est au-dessus des lois. Cela signifie que les entreprises doivent consacrer beaucoup de temps et d’énergie dans le fait de prendre soin de leur capital politique, au détriment du reste.

Enfin, rappelons le PIB par habitant chinois est environ cinq fois inférieur à celui des États-Unis. À l’époque, dans les années 1980, où beaucoup de gens se préoccupaient de la montée en puissance du Japon, son PIB par habitant avoisinait les 90 % de celui des Américains. En Chine, la croissance de la productivité est quasiment nulle depuis dix ans, l’immobilier, totalement à la dérive, représente un tiers de l’économie. Donc même si l’Europe et les États-Unis ne sont pas parfaits et ont leurs propres problèmes, copier le modèle chinois serait une très mauvaise idée.

Sauf que les États-Unis semblent eux aussi engagés sur la voie de la stagnation…

Vous avez raison, la stagnation de la productivité est un phénomène mondial. Elle ne touche plus seulement l’Europe ou le Royaume-Uni, même si c’est parfois encore plus marqué là-bas, mais aussi les États-Unis et la Chine.

Le problème des États-Unis, c’est qu’ils ont un gouvernement qui fait tout ce qu’elle peut pour saper son dynamisme économique. On restreint l’immigration, pas seulement illégale, mais aussi qualifiée. L’administration Trump affaiblit les universités en réduisant ses financements. Et elle érige des barrières douanières qui protègent les entreprises de la concurrence étrangère…

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En même temps, il y a une concentration croissante des marchés dans de nombreux secteurs. Or, c’est exactement ce qui s’est passé au Royaume-Uni après la Seconde Guerre mondiale, au moment ou le pays a été dépassé par la France et l’Allemagne. À l’époque, par deux fois, de Gaulle avait refusé son entrée dans la Communauté économique européenne, le maintenant à l’écart jusqu’en 1973. Résultat : peu de concurrence interne et de pression extérieure, donc perte de compétitivité.

Les États-Unis ont la chance d’avoir un marché intérieur bien plus vaste. Mais les barrières douanières de Trump ne sont pas de simples droits de douane, elles sont aussi une porte ouverte au clientélisme : on multiplie les dérogations, les exemptions, ce qui favorise les entreprises les mieux connectées à l’administration. Cela impacte évidemment le profil des dirigeants, avec de moins en moins de PDG orientés vers l’innovation technologique, et de plus en plus de profils politiques, capables de négocier des faveurs auprès de Trump.

Autre signe inquiétant, l’État américain prend des participations stratégiques dans certaines grandes entreprises comme Intel. En ce sens, l’administration Trump imite certains des pires aspects du modèle chinois, sans en reprendre les bons, car jamais la Chine ne songerait à couper les financements de ses universités ou de ses technologies clés.

Aux Etats-Unis, les grandes entreprises sont parvenues à influencer la régulation à leur avantage, en rachetant leurs concurrents, parfois en les faisant simplement disparaître, ce qu’on appelle les « killer acquisitions ». Aux premiers jours de la révolution numérique, des entreprises comme Apple, Microsoft, Google ou Amazon sont toutes entrées en Bourse et se sont développées de manière autonome, dans un écosystème ouvert. Mais depuis les années 2000, Instagram, WhatsApp, YouTube et bien d’autres entreprises ont été rachetées avant même d’avoir atteint cette étape. Cela a favorisé une concentration du marché qui se fait au détriment de l’innovation. C’est une vraie menace pour le dynamisme économique des États-Unis.

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