Chanel, entre excellence artisanale tricolore et gouvernance internationale : le groupe de luxe est-il encore français

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La réalité est celle d’un groupe paradoxal, au double visage, à l’image du duo qui le pilote. Côté pile, il y a le volet artistique et industriel, presque 100 % français. Paris rassemble les ateliers historiques de la mode rue Cambon, ceux de l’horlogerie-joaillerie place Vendôme, la recherche et le développement du soin et du maquillage à Pantin et le laboratoire des parfums à Neuilly. Au total, avec l’aide de sous-traitants, Chanel produit la grande majorité de ses articles dans l’Hexagone. Et cela n’a rien d’un hasard : « Les frères Wertheimer ont toujours eu à cœur de fabriquer en France, ils pensent que cela fait partie de l’ADN de la maison », explique un ancien cadre dirigeant.

Pourtant, ce binôme est justement celui qui a œuvré, dans le même temps, à la dualité du groupe. Car côté face, il y a la gouvernance et les capitaux, totalement internationaux, eux. Une face plus sombre. La société française Chanel SAS n’est qu’une filiale de Chanel LTD, basée à Londres, qui appartient au holding Mousse Investments Limited, situé dans les îles Caïmans, un paradis fiscal sans impôt sur les sociétés ou retenue à la source sur les dividendes que perçoivent en bout de chaîne les deux frères, propriétaires à 100 % de Chanel. Quant à eux, Alain vit à New York et Gérard, à Genève. Les capitaux et les actionnaires ? Ils sont donc répartis sur plusieurs pays et continents, mais surtout pas en France.

Les fondements de cet éclatement sont anciens. La famille « a construit sa vie hors de France dès le milieu des années 1970 »,
reconnaissait en 2024 au Monde leur demi-frère Charles Heilbronn, lui aussi résident new-yorkais. La Seconde Guerre mondiale a forcé ces juifs français à fuir pour les Etats-Unis, avant de revenir… puis de repartir pour de bon.

« Il y a une vraie blessure vis-à-vis de la France, estime quel­qu’un qui les côtoie. Aucun d’entre eux n’y réside, tous les holdings sont ailleurs, alors qu’ils sont très franchouillards, qu’ils parlent français, qu’ils viennent en vacances en Normandie ou à Arcachon. » Une anomalie dans le capitalisme français. Des Pinault aux Arnault en passant par les Bettencourt ou les Hermès, « toutes les autres grandes familles françaises vivent en France, remarque un connaisseur de ce milieu. La différence, c’est que les autres sont cotées à Paris, c’est un ancrage, alors que Chanel n’est pas en Bourse ».
Cet observateur ajoute un autre point : « La fortune des Wertheimer est dans Chanel, mais aussi dans leur family office Mousse Partners, dont les bureaux sont à New York, et dont les actifs se trouvent partout dans le monde, et finalement assez peu en France. »

Jusqu’à récemment, Alain, Gérard et Charles se rendaient encore régulièrement dans leur pays d’origine pour rendre visite à leur mère, l’avocate Eliane Heilbronn, qui vivait, elle, à Paris. Mais elle est décédée l’an dernier. Et avec sa disparition, « c’est un lien avec la France qui vient de disparaître », souffle un connaisseur de la famille.

Plus que jamais, les frères Wertheimer surveillent donc leurs affaires de loin, séparés de l’Hexagone par le Jura et l’océan Atlantique. Ils viennent pour les deux défilés annuels. Quelques séjours dans leurs propriétés de Sologne ou Deauville. Mais rarement pour rendre visite aux collaborateurs français. « En une décennie, ils n’ont visité qu’une fois mon usine »,
raconte un salarié.

En 2017, une décision inattendue a encore agrandi le grand écart entre les deux jambes de Chanel, celle en France et celle à l’étranger. Cette année-là, la maison de couture a créé la surprise en déplaçant son siège à Londres et en faisant du holding Chanel Limited, basé là-bas, le nouvel holding opérationnel unique, alors que jusque-là les opérations et les équipes globales étaient réparties dans plusieurs villes.

S’agissait-il d’une simple manœuvre fiscale pour les frères réputés experts en optimisation ? Le Royaume-Uni, à la différence de la France, ne prélève en effet pas d’impôts à la source sur les dividendes. Et les montants en jeu sont colossaux : en 2024, les détenteurs de la troisième fortune professionnelle de France, selon notre palmarès, ont perçu 4,9 milliards d’euros de dividendes. Ou était-ce, comme l’assure une porte-parole, purement organisationnel ? « Londres est l’emplacement le plus central pour nos marchés géographiquement et en termes de fuseaux horaires ; on y parle anglais comme la majorité de nos équipes ; et les normes de gouvernance d’entreprise y sont strictes »,
énumère cette dernière. Quoi qu’il en soit, le résultat est le même : il y a huit ans, Chanel est devenue anglaise.

Ce n’est pas tout. Depuis 2022, les passeports ont aussi changé à la tête de l’organigramme. A cette date, Alain Wertheimer, PDG depuis six ans, Français d’origine, a décidé de redevenir simple président exécutif et de confier les rênes à Leena Nair, l’ancienne DRH d’Unilever. Or cette Anglo-Indienne a chamboulé une partie du top management et fait venir l’Italienne Simona Cattaneo du chausseur Tod’s pour remplacer la Française Anne Kirby à la tête de la division Parfums Beauté et a confié la direction de Chanel France à l’Américaine Joyce Green, succédant à un autre Français, Frédéric Bocquillon. « Il y a donc un affaiblissement de la France au niveau fiscal et managérial chez Chanel », résume un connaisseur.

Un Frenchy fait cependant office de contrepoids dans l’état-major : Bruno Pavlovsky. Le seul Français dans le conseil d’administration ? C’est lui. Le président depuis plus de vingt ans de la filiale mode, la plus puissante ? C’est lui aussi. Celui qui préside aussi Chanel SAS, la filiale française, depuis la réorganisation ? C’est lui encore.

Certains pen­sent que la nomination de Leena Nair l’a affaibli, comme cet acteur du secteur qui siffle : « Cela a créé un échelon supplémentaire entre lui et les Wertheimer. Et on aurait pu s’attendre à ce que ce rôle de directeur général lui soit confié. »
Etait-ce pour contrebalancer cette éventuelle mise à distance ? Six mois après l’arrivée de Leena Nair, Bruno Pavlosky s’est en tout cas présenté comme candidat à la tête de la prestigieuse Fédération de la mode et de la haute couture, celle qui dicte le calendrier des défilés et qui rassemble les plus puissants acteurs du luxe, dont beaucoup de Français. Et il a été élu, renforçant encore son poids dans le pays, et le secteur.

A moins que le but de cette élection ait été d’étouffer le départ à Londres en renforçant la présence de Chanel dans l’écosystème parisien ? Si c’était l’objectif, la stratégie a fonctionné. Non seulement l’Elysée et Bercy ont laissé Chanel faire ses valises sans piper mot, mais Emmanuel Macron a même remis lui-même il y a quelques mois la médaille de l’Ordre Leena Nair et Bruno Pavlovsky, au château de Versailles, en septembre 2023.

Trois ans plus tôt, déjà, le président de la République s’était rendu à l’inauguration du 19M porte d’Aubervilliers, à Paris. Dans ce bâtiment, Chanel a réuni plus de 30 métiers d’art et de mode et 700 artisans (chapeliers, fleuristes ou encore modistes) moyennant plusieurs dizaines de millions d’euros investis. Et son président n’est autre que… Bruno Pavlovsky.

L’ouverture du 19M prouve toutefois une chose : que paradoxalement, au moment où Chanel a accentué son internationalisation, son implantation en France s’est aussi accélérée. L’usine de parfums à venir en est une preuve. La Maison de la beauté, un nouveau concept de magasin inauguré fin 2024 à Passy (Paris XVIe
) en est une autre. Et ce n’est pas tout. En épluchant les 180 pages du rapport annuel de Chanel LTD, on découvre que sur les presque 260 filiales que l’entreprise possède dans 49 pays, 97 sont françaises, ce qui place la France au premier rang, loin devant l’Italie et ses 29 entités.

Parmi la centaine de sociétés tricolores qui appartiennent à la maison de couture, on trouve des boutiques ou de nombreuses SCI aux noms étranges (Passysimple, Encorein, Sûrdesoie ou Veauldétour), signe des investissements immobiliers réalisés ces dernières années dans le pays, à l’image du rachat des murs de la boutique 42, avenue Montaigne (Paris VIIIe
) l’an dernier. Mais aussi toute une série de fournisseurs spécialisés repris par le groupe de luxe. Une cinquantaine au total.

Ici une mégisserie-tannerie dans l’Indre, là un atelier de tissage dans les Pyrénées-Atlantiques, là encore une fonderie dans le Val-d’Oise. L’idée est simple : sécuriser ces sous-traitants, même s’ils continuent à travailler pour les concurrents. Or cette stratégie de silencieuse phagocytation s’accélère, elle aussi. Rien qu’en 2023 et 2024, une dizaine d’ateliers ont été repris par Chanel, notamment via l’acquisition des groupes façonniers JY BH, dans le Cher, et AAIMS-Borlis, dans le Maine-et-Loire.

L’an dernier, un tiers des investissements du groupe ont ainsi été dédiés au renforcement des capacités de production (en France et ailleurs), soit une enveloppe de 515 millions d’euros. Résultat, une constellation de points sur la carte hexagonale qui ne cesse de proliférer car le groupe ne procède dans le même temps à aucune fermeture ou délocalisation.

En scrutant ces entreprises, un élément intrigue : certaines n’ont rien à voir avec le luxe. Récemment, Chanel a investi dans le spécialiste du recyclage Credido et dans deux centrales photovoltaïques ! Une autre manière d’autonomiser ses activités.

Une chose est sûre : l’activité de Chanel en France n’a rien de fictif. La maison y emploie 9 000 personnes, soit un quart des effectifs, et Chanel SAS a réalisé l’an dernier 4,17 milliards d’euros de chiffre d’affaires.

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Le bénéfice, lui, de plus de 900 millions, a permis de remonter 450 millions de dividendes au holding Chanel LTD. Et les impôts ? « Les sociétés Chanel en France ont payé 259 millions d’euros en impôts sur les sociétés en 2024, soit un taux d’imposition effectif de 28,2 % »
, rétorque la porte-parole. Un point alerte toutefois quand on fouille les comptes sociaux de la filiale française. Dans la rubrique « Faits notables », on lit que Chanel a subi deux redressements fiscaux, relatifs aux années 2017 à 2021, justement celles qui ont suivi le déménagement du siège. Un contrôle est toujours en cours.

Chanel conteste les faits reprochés et l’administration fiscale a décidé de recourir à l’aide internationale. S’agit-il d’un litige similaire à celui qu’a connu avec le fisc français François-Henri Pinault, le président de Kering, quand, alors résident britannique, il contestait sa double imposition ? Chanel chercherait-il à payer moins d’impôts en France ? La maison de couture n’a pas souhaité commenter.

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