
Au royaume de la descente, l’épopée commence par un remonte-pente. Le téléski de Sainte-Agathe, premier dans cette vallée de la Tarentaise, naît en 1946, année futuriste : on lance aussi la construction d’une station-pilote de 3 000 lits, servie sur un plateau, vierge de tout village, à 1 850 mètres d’altitude. Le nom du site, Les Tovets, rime avec « navet ». Pas de quoi sortir le pop-corn, alors on le rebaptise Courchevel, un toponyme du coin. L’alpage se hérisse de béton, une sorte de cité qui suscite l’extase : « C’est déjà l’an 2000 ! » Affublé d’un fuseau et d’un bonnet à pompon, on applaudit ce qui relève alors d’une ambition sociale : le ski pour tous.
La France se relève de la guerre en visant les sommets. Longtemps, notera Paris Match, « quand on naissait montagnard, il était entendu qu’on serait pauvre ». Et d’évoquer les petits ramoneurs savoyards fuyant « cette chose désespérante et blanche appelée la neige » … Courchevel 1 850 donne le top départ d’une ère enthousiaste et partageuse, où l’industrie des sports d’hiver croît de 20 % par an. « Un nouveau dieu est né : la neige », titre notre journal au début des sixties, en se réjouissant de voir des foules gagner les Alpes grâce aux billets congés de la SNCF et aux loyers bon marché : « Le skieur lambda est parti de Paris le teint brouillé, les jambes en flanelle. Loin des toxines, il savoure l’air tonique des altitudes. […] Quoi de plus divin que d’étendre ses jambes sur un transatlantique, se caler dans une bonne fourrure en exhalant voluptueusement les buées bleues des cigarettes ? » Sic.
Giscard d’Estaing, Isabelle Huppert, Claude Brasseur… les hôtes de marque tracent leur sillon
Mais en plein rêve égalitaire, certains flairent de juteux filons, et la conquête de l’Est se mue en ruée vers l’or blanc. Courchevel vise les happy few. Son emplacement permet déjà de skier jusqu’à Méribel, on va étendre le domaine à une troisième vallée. À la tête du projet technique : Émile Allais. Dès 1959, le fils de boulangers devenu champion du monde de ski a importé des États-Unis le premier engin chenillé pour damer la neige, un Sno-Cat. En 1962, on inaugure un altiport à 1700 mètres d’altitude. Venus de Lyon ou de Genève, les Pilatus d’Air Alpes se posent sur une piste unique et la remontent pour ralentir. Ils la descendent en repartant, la gravité les aidant gaiement à prendre de la vitesse.
Des progrès vertigineux pour conquérir… les Américains. En avion, Courchevel n’est plus qu’à neuf heures de New York. Édiles et hôteliers se concertent pour proposer des séjours tout compris à prix irrésistibles et les liaisons se multiplient. Dès 1972, les plus mordus partent d’Orly et reviennent le soir même après une journée de « christiania léger », la technique de virages qui a alors le vent en poupe.
Le gotha s’est trouvé un nouveau ghetto, un refuge de haute montagne où l’on croise Claude François comme Brigitte Bardot. « Les Parisiens de Saint-Tropez ont changé de soleil », s’amuse Match. Valéry Giscard d’Estaing, Caroline de Monaco, Isabelle Huppert… les hôtes de marque tracent leur sillon et le site érige des palaces. Le président français, lui, loge dans un chalet familial, Le Blanchot. En 1980, c’est en chemise et cravate, prévus pour la messe pascale, qu’il fonce dans la poudreuse avant de rallier l’église.
Alexis Pinturault, enfant du pays, se juche au firmament du ski
Le béton vieillit mal. À partir des années 1980, inquiète de voir la jet-set lui préférer la Suisse, la mairie encourage l’architecture savoyarde. Les bâtisses grises se couvrent de bois blond et de balcons ouvragés. Rien n’est assez cher ni trop fou. Les nababs creusent des sous-sols dignes de gratte-ciel pour y installer piscines et patinoires. Les années 1990 croulent sous une avalanche de Russes qui mettent du Coca dans leur Petrus. Ce mini-Monaco se mue en piste aux étoiles, tant pour ses restaurants que pour ses palaces, des Airelles de Stéphane Courbit au Cheval Blanc de Bernard Arnault, avec ses 36 chambres et suites et sa calèche Dior. Plus besoin d’aimer le ski, ou si peu. En haut de la piste Mauduit, La Folie douce met la montagne en boîte… de jour : les enceintes crachent du son, on lâche les bâtons et l’on danse sous une pluie de champagne.
Mais « Courche », comme la surnomment les habitués, mise toujours sur les médailles et le prestige olympique. En 1992, elle accueillait des compétitions des Jeux d’Albertville. Aujourd’hui, c’est un enfant du pays, Alexis Pinturault, qui se juche au firmament de son sport. Fils du propriétaire de l’Annapurna, un hôtel 5 étoiles, il affiche l’un des plus grands palmarès de l’histoire du ski français. Courchevel se prépare déjà à organiser des épreuves de ski alpin et de saut à ski pour les Jeux de 2030. Toujours plus haut !
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