
Le luxe est pour moi l’inverse du clinquant. C’est ce qui arrive à passer entre les gouttes des modes et à faire partie de notre patrimoine immatériel et inconscient. Le luxe, aujourd’hui, c’est un instant, c’est une parenthèse dans notre vie frénétique. C’est aussi s’asseoir, profiter d’un moment, du silence, se taire. Le luxe, c’est le silence de nos jours. Il prend un sens différent selon que l’on a une vie urbaine ou rurale. Il est évident, par exemple, qu’une soirée au coin du feu à Paris, c’est un luxe. Quand je pense qu’il y a des gens qui ont des appartements magnifiques et qu’ils font boucher leurs cheminées, quel mauvais goût ! Ils refusent le passé d’un lieu et se l’approprient en le détournant. Je considère qu’utiliser sa cheminée, c’est laisser au passé la possibilité de revenir. Nous ne sommes que passeurs d’un lieu, nous n’en sommes pas propriétaires. Le luxe, c’est d’admettre que nous ne sommes qu’un maillon du temps, dans l’enchaînement des secondes et des identités qui viennent s’incarner quelque part. Tous les lieux nous préexistent et nous survivrons. Mais comme le luxe, ce sont des notions très volatiles. Il ne sera plus le même pour moi, demain ou dans dix ans. Sauf quand il s’agit d’un objet, comme une montre qui a 100 ans et qui fonctionne encore. Il y a quelque chose qui traverse le temps dans les objets de luxe. En même temps, une fleur, c’est éphémère et ça peut être extrêmement luxueux. Moi qui aime la gastronomie, ça peut aussi être un bon repas qui dure trois heures et ensuite disparaît. En ce sens, la mémoire est un luxe. Créer des instants magiques, les inventorier, les garder dans un coin de sa tête, comme une boîte aux trésors à laquelle on se réfère, où l’on va puiser quand on est tout seul au coin du feu, c’est cela aussi.
Parfois, la mémoire est encore plus luxueuse que l’instant présent, comme dans la gastronomie. Curnonsky disait : « la gastronomie, c’est quand les choses ont le goût de ce qu’elles sont. » Cela peut donc être quelque chose de très simple. Pour moi, une tête de veau au Quincy est l’un des plus beaux plats que l’on puisse trouver à Paris. Ce n’est pas particulièrement cher, mais c’est tellement plus miraculeux que d’aller s’ennuyer dans des restaurants prétentieux. Le vrai luxe, c’est d’aller chez Bobosse partager une tête de veau avec une personne que j’aime. C’est un instant rare, miraculeux, qui nous arrache au quotidien et nous inclut dans une espèce de temporalité parallèle, du plaisir, de la mémoire et du partage. Pour autant, je me méfie des mots « expérientiel » et « immersif », par exemple. Quand ça devient jargonnant, je suis sceptique. Quand on enrobe et qu’il faut un mode d’emploi pour comprendre, je me méfie. Le luxe, c’est la simplicité, la lisibilité. Dès que ça devient flou, que c’est expérimental, que ce n’est pas franc du collier, cela cache quelque chose. Il faut une forme de franchise, de clarté. Une montre, c’est une montre, un sac, c’est un sac. Une jolie cravate, on voit immédiatement qu’elle est de bonne qualité. Le luxe n’est pas un snobisme, c’est un état, une démarche, une volonté, un projet, une quête d’excellence. Il peut être quotidien comme un feu de cheminée. D’octobre à mars, tous les matins, quand je me lève, j’allume un feu dans ma cheminée et je prends mon café. Cela me semble s’apparenter à une certaine idée du luxe. Je ne fais pas de dépenses somptuaires, mais je ne ménage pas les plaisirs de la table et de la gastronomie. Là où je me bride moins, c’est pour les plaisirs de la table. Je me laisse aller, je ne boude pas mon plaisir, notamment au restaurant. J’aime y aller, retrouver des amis, goûter des plats, des vins… C’est une chose que je privilégierai toujours à l’achat d’une paire de chaussures incroyable ou d’une montre. Nous vivons une époque tellement stressante que le vrai luxe, c’est de décompresser. Pour moi, c’est à table, pour d’autres, dans un spa. S’extraire du train-train est devenu difficile. Chacun cherche son île. Être isolé, protégé du reste du monde, se trouver une bulle, s’inventer une parenthèse, c’est le luxe ultime.
*Dernier ouvrage paru : « Simone Signoret, histoire d’un amour », paru chez Calmann-Lévy.
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