Les Very important clients VIC sont-ils l’avenir du luxe?

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Il y a des matins où l’industrie du luxe semble se regarder dans le miroir avec une lucidité rare. Ce fut le cas, en octobre dernier, dans les salons feutrés du Peninsula Paris, où CXG dévoilait sa nouvelle étude consacrée à la fidélité client, après Décoder la Chine (2023) et L’effet conseiller de vente (2024). Une conférence dense, très fréquentée, où se pressaient plus de 200 dirigeants de maisons historiques, responsables retail et une génération montante de stratégistes avides de signaux faibles. « L’intérêt de nos études, c’est qu’elles vont souvent à contre-courant des idées reçues », confiait Christophe Caïs, le fondateur et PDG de CXG avant l’ouverture de la conférence.

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Christophe Caїs Founder & CEO de CXG  –  DR

Alors que les stratèges conventionnels du luxe se sont concentrés ces dernières années sur les VIC (moins de 3% des clients, mais 30 à 40% du chiffre d’affaires), qui demeurent vitaux, les marques ignorent le plus souvent une clientèle engagée sur un plan émotionnel, active et engagée qui peut représenter plus de 20% de l’activité, assurent les experts maison. Comment ? En travaillant plus finement la segmentation, en développant des outils basés sur les connexions humaines et les outils manuels, en misant sur l’expertise des conseillers de vente, en accélérant la personnalisation, la reconnaissance et en valorisant la fidélité de cette gamme de clientèle. Par-delà les enseignements, l’étude CXG dédiée à l’hyper-exigence des consommateurs premium et au futur de l’expérience client explore en profondeur leur engagement et leur fidélité. Dès l’ouverture, le ton était donné. Pas de triomphalisme, malgré une année encore robuste. « Le luxe n’est pas en crise, mais son client change plus vite que lui », lançait d’emblée la directrice de la recherche CXG, plantant l’idée d’un secteur obligé à une mutation beaucoup plus profonde qu’il ne l’avoue. Le luxe a ses rites, ses liturgies et ses grands prêtres. Depuis quelques années, il a surtout ses dévots — les VIC — ces Very Important Clients qui, malgré leur minuscule présence statistique (3 % des acheteurs mondiaux), financent près de la moitié des grandes messes commerciales. Des mécènes modernes, en somme. Sauf qu’à force d’encenser les paroissiens les plus argentés, les maisons de luxe auraient peut-être oublié la nef entière. C’est, en tout cas, le diagnostic sans anesthésie que vient de poser CXG dans son étude The Loyalty Code, qui observe une industrie devenue dépendante de son extrême aristocratie.

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CXG Paris  –  DR

Car si les VIC rassurent en périodes de turbulences, ils sont aussi… épuisants. Capricieux, sollicités, hyper-courtisés, toujours prêts à négocier jusqu’à l’ultime couture. L’étude, fondée sur plusieurs milliers d’entretiens internationaux et un benchmark qualitatif, démontre en effet que le consommateur haut de gamme n’est plus simplement exigeant : il est devenu insatiable. Il compare, vérifie, teste, interroge, puis valide — parfois — ce qu’il considère être digne de son attention. Pendant ce temps, un autre public — plus discret, plus stable, souvent plus sincèrement attaché aux marques — demeure coincé dans l’antichambre du luxe : le segment intermédiaire. Un vivier stratégique, encore sous-exploité, sur lequel repose pourtant jusqu’à 30 % du chiffre d’affaires. Dans un monde normal, ce serait une évidence. Dans le luxe, cela ressemble presque à une anomalie comptable. Christophe Caïs, fondateur de CXG, résume le paradoxe d’un haussement d’épaules : « Les VIC saturent les marques et captent toute leur attention. Pendant ce temps, un segment fidèle, rentable, émotionnellement attaché, reçoit un service standardisé — et s’en va ». Or s’il s’en va, c’est rarement sur un coup de tête. L’étude dévoile que 70 % des clients perdus le sont par manque de personnalisation. Plus préoccupant : la base globale du luxe a fondu en un an de 400 à 350 millions de personnes. Et 58 % des clients interrogés reconnaissent avoir déjà “rompu” avec une marque. Pour cause : prix jugés indécents, expériences inégales — parfois indignes des sommes engagées. Mais sur le terrain poursuit l’étude, les sensibilités divergent. Aux États-Unis, on dénonce l’injustice d’un traitement proportionnel au portefeuille.

En Chine, on réclame une personnalisation digne du sur-mesure émotionnel. En Europe, on chérit la relation stable avec un conseiller — le luxe, ici, reste une affaire de fidélité humaine. Dans les pays du Golfe, l’attente de service flirte avec le rituel culturel : la reconnaissance n’est pas un bonus, mais un devoir. Face à ce patchwork de désirs, CXG appelle à une révolution silencieuse : rétablir un continuum relationnel. Autrement dit, continuer de bichonner l’aristocratie VIC, tout en créant un véritable deuxième cercle — lisible, valorisant, ascendant — pour ce segment intermédiaire, aujourd’hui perdu entre la boutique et l’indifférence. « Il ne s’agit pas de diluer les programmes VIC, insiste Caïs, mais d’armer ce segment avec des bénéfices concrets et une trajectoire d’ascension. Traité comme un actif stratégique, il convertit un paradoxe coûteux en avantage compétitif ». Le luxe n’a pas seulement un problème de désirabilité. Il a un problème de loyauté — et de hiérarchie feutrée.

Autrefois, l’industrie séduisait large et consolidait ensuite son élite. Aujourd’hui, elle s’est enfermée dans sa propre obsession pour les ultras, au risque d’oublier que le luxe, pour vivre, doit encore parler au plus grand nombre… de privilégiés. Il serait peut-être temps de rappeler que dans le luxe, comme ailleurs, la fidélité ne s’achète pas : elle se cultive. Même entre deux VIC. Les conclusions principales, présentées avec sobriété analytique convergent vers une évidence : le client n’achète plus une marque, il achète une relation. « Nous ne sommes plus dans l’ère du produit, ni même dans celle de l’expérience : nous entrons dans l’ère de l’attachement », soulignait un consultant CXG, chiffres à l’appui. Cette notion d’attachement — cognitive, émotionnelle, culturelle — devient l’indicateur clé de la fidélité à long terme. L’étude insiste aussi sur l’émergence d’un « consommateur paradoxal », que résume parfaitement cette phrase : « Il veut être surpris, mais ne tolère aucune erreur. » D’un côté, un désir de nouveauté permanente ; de l’autre, une exigence de perfection presque clinique. Un dirigeant d’une grande maison de joaillerie, présent dans l’audience, confiait d’ailleurs : « Il faut désormais être disruptif sans effrayer, moderne sans cliver, rapide sans précipitation. C’est un numéro d’équilibriste ». Sur le plan opérationnel, CXG insiste sur l’importance cruciale des équipes en boutique, qu’elle qualifie de « premier capital immatériel des marques de luxe ». Les données présentées montrent un phénomène désormais structurel : une grande partie des irritants client n’est pas liée au produit, mais à la qualité d’écoute, de conseil et d’accompagnement.

Les participants ont réagi vivement aux statistiques montrant que 40 % des clients premium interrogés estiment que « les vendeurs ne me connaissent pas suffisamment », alors même qu’ils fréquentent les mêmes maisons depuis parfois plusieurs années. L’étude consacre enfin une large place au digital — non pas comme canal de vente, mais comme « extension naturelle du soin apporté au client ». Loin des discours sur l’omnicanal systématique, CXG défend une vision plus fine : « Le digital n’est pas un substitut, c’est une continuité. Il ne doit pas simplifier : il doit prolonger. » Le message est clair : le luxe ne doit pas chercher à imiter la tech, mais à transposer dans l’univers numérique ce qui fait sa force dans le monde physique : le détail, la précision, la cohérence. Le luxe, plus que jamais, doit dépasser les discours d’innovation cosmétique et renouer avec ce qu’il a toujours su faire : cultiver une forme rare d’attention au monde. Et s’il fallait retenir un dernier enseignement de cette étude, ce serait peut-être celui-ci : « L’avenir du luxe n’est pas dans l’extraordinaire, mais dans l’exceptionnel parfaitement maîtrisé ». Un programme exigeant, comme toujours. Mais c’est sans doute ce que le luxe sait faire de mieux.

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